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Serge Ravanel raconte la libération de Toulouse


 

Photo Jean Dieuzaide
Photo Jean Dieuzaide

Le 19 Août, aujourd’hui, Toulouse commémore le 70ème anniversaire de sa Libération.
Beaucoup de choses ont été dites, écrites et racontés sur ces deux journées du 19 et 20 août 1944.
Derrière Forain François Verdier, l’organisateur des réseaux toulousains qui mourra exécuté par la Gestapo dans la forêt de Bouconne en hiver 1944, et Serge Ravanel, chef des Forces Françaises de l’intérieur (FFI) la résistance a réalisé son unité depuis les premiers jours du printemps. Les différentes organisations qui composent la résistance se sont regroupées et multiplie les attaques surprises contre l’occupant pour retarder l’envoi de renfort vers la Normandie. Le samedi 19 août, dès 2 heures du matin, l’armée allemande commence à quitter Toulouse.
Dans son livre, L’Esprit de Résistance, paru chez Seuil en 1995, Serge Ravanel, de son véritable non Serge Asher, raconte ses intenses journées. En voici un extrait.
 » Jeudi 17 et vendredi 18 août. Les troupes allemandes commencent à quitter leurs garnisons. Celle de Cahors a réussi à évacuer la ville en vitesse le 17.
Les garnisons cantonnées à l’est d’Agen doivent faire route vers Montauban et la vallée du Rhône. Elles n’ont plus le temps de se regrouper. Chaque unité va donc devoir se débrouiller seule.
Celles qui sont bien équipées en moyens de transport vont aller plus vite que les autres. La seule route qui demeurera sûre et la RN 113 qui va à Montpellier.
À la fin de la journée, la situation devient curieuse. Les premières agglomérations vidées de leurs occupants ont été prises en main par les FFI qui les transformées en bouchons routiers. Les troupes en repli sont contraintes de les contourner et, pour celles qui n’ont pas réussi à filer par la route de Montpellier, d’emprunter des routes secondaires sur lesquels elles ne pourront progresser que lentement, par peur des embuscades.
serge-ravanel

Par téléphone et agents de liaison, un contact permanent et maintenu avec les chefs départementaux. Déjà, certaines garnisons allemandes n’osent plus sortir de leurs cantonnements. On les capture. Quant à celles qui sont déjà sur les routes, la tactique à mettre en œuvre apparaît avec clarté : il faut multiplier les bouchons routiers dans les villes, il faut les harceler pendant leur mouvement.
Pour celles qui n’auront pas été capturées dans la région, le temps qu’on leur fera perdre les amènera à se faire prendre un peu plus loin dans la région de Montpellier. Le colonel de Chambrun, qui est devenu le chef FFI, est efficace et organisé. Il fera comme nous.
La tactique se révélera payante. Toutes les heures, le nombre de villes libérées augmente. Les garnisons qui circulent sur les routes sont attaquées sans relâche. Elles ne peuvent avancer que lentement. Elles perdent du temps et prennent conscience que la nasse se referme autour d’elle. Elles seront capturées une à une.
À l’exception des unités qui furent parmi les premières à prendre la route en empruntant la nationale 113 allant à Montpellier, difficile à barrer face aux armes lourdes, la majeure partie des garnisons locales fut interceptée.
Cependant, même sur ce grand axe d’évacuation, des actions seront entreprises. Le jeudi 17 août, une équipe appartenant au corps franc Armagnac du Tarn (Galinier) cause des dégâts à deux trains, dont un de munitions. Elle endommage quatre blindés à Castelnaudary.
En ce même vendredi 18 août, à Toulouse, les escarmouches se multiplient. Je retrouve Vernant. Il est entouré de son équipe, s’efforçant d’établir des liaisons avec les maquis proches. Il ne peut pas encore compter sur ceux qui arrivent de zones lointaines. Il va donc s’efforcer de faire venir sur place, en urgence, des maquis de la Haute-Garonne.
Dans une voiture mise à sa disposition par la gendarmerie, il se rend à Grenade. Les maquis lui promettent de faire mouvement vers Toulouse.
Il envoie des agents de liaison aux maquis de Rieumes et de Cazères. À tous il demande de se mettre à sa disposition le 19 août matin à Toulouse.
Peut y parviendront. La plupart se heurte aux Allemand en cours de route. Ils n’arriveront sur place qu’avec 24 heures de retard, le 20 août.
 
Samedi 19 août, 2 heures du matin. Les troupes allemandes de Toulouse commencent à quitter la ville. Pendant toute la journée, le mouvement se poursuivra. Au passage, elle tente de réquisitionner les véhicules qu’elles peuvent trouver. Mais un mot d’ordre a été passé : cacher les voitures et les camions. Et si on ne peut y parvenir, camoufler les roues.
Au petit matin, un bruit d’explosions du côté de l’aéroport de Blagnac me réveille. Je loge tout près, dans le quartier des Sept-Deniers, chez deux retraités, les Mouret, dont le fils est prisonnier de guerre. Les Allemands font sauter des wagons de munitions. Le Dr Baudot, se transformant en chef d’unité, a tenté d’intervenir. En vain. 
Les groupes que nous possédons à Toulouse font déjà le coup de feu. Le groupe Matabiau s’est emparé de la gare. Des combats ont lieu au pont des Minimes, sur le faubourg Bonnefoy, sur le canal, au Pont-Neuf. Zeff Gotesman (le capitaine Philippe), un des chefs de la 35e brigade MOI, est tué sur le pont Saint-Michel où il avait érigé une barricade.
Des coups de feu partout. Les résistants tirent sur des voitures allemandes. Touchées, elles zigzaguent et s’écrasent contre les murs. Des camions flambent. Des soldats allemands sont tués. Mais aucune unité ennemie ne peut être capturée. Des Allemands juchés sur les camions tiraillent dans tous les sens.
En fin d’après-midi, une colonne de chars camouflés sous des branchages se dirige vers la nationale 113 en direction de Carcassonne.
Les milices patriotiques aident les résistants. Elles pénètrent dans les locaux évacués par les services allemands.
 
Un de nos objectifs était d’empêcher la destruction des usines et des objectifs économiques. Pendant l’Occupation, nous avions procédé à des sabotages. En prenant soin, toutefois, de préserver les machines qui seraient difficiles à remplacer après la Libération.
Les Allemands n’auraient pas ces scrupules. On pouvait prévoir qu’ils tenteraient d’opérer un maximum de destruction.
Nous avions donc invité le groupe FFI d’entreprise à prendre en main leur défense.
S’ils n’ont pas d’armes, ils possèdent par contre de l’imagination et de la volonté. Ils sont organisés. Ils sont aidés par les milices patriotiques.
Ils dressent des barricades, mettent des arcs-boutants aux portes, édifient des obstacles, cachent les matériels sensibles. Dans certains cas, la population du quartier se met à leur disposition, réalisant, tout naturellement, ce que nous avions appelé insurrection nationale.
Les Allemands voulaient faire sauter les énormes réservoirs de l’usine à gaz. L’intervention des résistants permet de les vider à temps.
Les FFI d’entreprise se sente soutenue par cette ambiance générale de fraternité. On leur apporte à manger. Les jeunes filles font la liaison avec l’état-major.
Malgré le manque de moyens, c’est la réussite. En plusieurs endroits, les Allemands essaieront de forcer les lieux. Mais ils sont trop pressés pour insister et abandonnent dans la plupart des cas. Ils opèrent cependant des destructions dans les téléphones. Les Magasins Généraux flambent.
De leur côté, les milices patriotiques, aidées par les femmes du quartier, libère la prison Saint-Michel où se trouvent de nombreux détenus, dont plusieurs condamnés à mort. C’est ainsi qu’André Malraux retrouvera la liberté (il avait été arrêté fin juillet à Gramat, dans le Lot, sa voiture étant tombée dans une embuscade).
Le combat de la résistance unie tout le monde. Avec discipline, la population s’est mise à son service, ce qui ne l’empêche pas d’aller briser les symboles de la présence allemande (panneaux de signalisation, enseignes de magasins ou d’offices) et de manifester bruyamment sa joie dans la rue.
 
En ce qui concerne la préservation du patrimoine industriel et économique, l’affaire a été gagnée. Hormis dans les chemins de fer ou dans les PTT, où les destructions ont surtout été opérées par la Résistance avant la Libération. Les remises en service pourront se faire rapidement.
Ailleurs, cela ne se passe pas toujours aussi bien. Les miliciens voulant se joindre aux Allemands dans leur fuite font la chasse aux véhicules, perquisitionnent, réquisitionnent. Ceux qui en sont victimes raconteront la violence et la haine de ces hommes qui menaçaient : « Vous ne perdez rien à attendre. Nous reviendrons et vous feront passer un sale quart d’heure ! » Un grand nombre de miliciens réussit à s’enfuir avec les convois allemands.
À Toulouse, la journée du samedi 19 et donc fertile en émotions. La population regarde d’un œil goguenard certains convois hétéroclites. Spectacle d’une armée en déroute : cantines, postes de radio et matériels entassés. Ils ont même des voitures à chevaux.
Au début de l’après-midi, la foule se presse devant la villa qui a servi de siège à la Gestapo. Des groupes font des feux de joie avec les panneaux allemands. Les banderoles de la Milices sont arrachées et les locaux vidés sur le trottoir.
Dans la soirée la population et dans la rue. Toulouse est libre. 35 résistants ont payé de leur vie leur participation au combat.  « 

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