Il y a des actes qui ne sont jamais anodins. Le déjeuner organisé entre le Medef et Jordan Bardella en est un. Pas un accident de calendrier, pas un geste de courtoisie protocolaire : un signal politique, clair et assumé.
Il y a des actes qui ne sont jamais anodins. Le déjeuner organisé entre le Medef et Jordan Bardella en est un. Pas un accident de calendrier, pas un geste de courtoisie protocolaire : un signal politique, clair et assumé.
Ce signal, voilà ce qu’il dit : l’extrême droite est désormais une force fréquentable pour le grand patronat français.
Et ce n’est malheureusement pas un cas isolé. Le 7 avril au soir, révélé par Le Nouvel Obs après avoir voulu rester discret, un dîner réunissait Marine Le Pen et plusieurs grands patrons du CAC 40 au restaurant Drouant, à Paris. Parmi eux : Bernard Arnault (LVMH), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), les dirigeants d’Accor, Engie, Renault, Capgemini, ou encore Cyrille Bolloré. Une première pour Bernard Arnault, qui avait toujours revendiqué ne pas rencontrer le RN. Cette digue-là aussi est tombée.
On nous expliquera qu’il ne s’agit que de « dialogue ». Que le réalisme impose d’entendre toutes les sensibilités. Que la responsabilité commande de parler à tout le monde. Mais ce discours du pragmatisme cache un choix. Celui de traiter le Rassemblement national comme un partenaire potentiel, dès lors qu’il rassure sur ce qui compte vraiment pour le Medef : les profits, le coût du travail, le rapport de force avec les salariés.
Ces déjeuners ne tombent pas du ciel. Ils s’inscrivent dans une série de rencontres, de dîners feutrés, de « grands oraux » où les milieux d’affaires ont progressivement levé leurs derniers scrupules. À force de tables rondes, on finit par oublier les votes, les prises de position, les alliances. On ne juge plus le RN sur ce qu’il défend, mais sur sa capacité à garantir l’ordre et la stabilité qu’apprécie le capital.
Quelques voix dissidentes méritent pourtant d’être entendues. Pascal Demurger, patron de la MAIF, est l’un des très rares dirigeants à s’opposer publiquement et frontalement à ce mouvement. Dans une tribune publiée dans Le Monde, il affirme que ce rapprochement est « une erreur tactique autant qu’une illusion politique« .
Une erreur tactique autant qu’une illusion politique
Car l’image sociale que le RN cherche à se construire reste largement une illusion.
Comme l’a’ dit Marylise Léon invitée de l’émission Questions politiques « le cynisme, c’est de considérer que l’économie passe avant tout« .
N’oublions jamais que derrière les discours sur le «peuple», le RN prospère sur la division, la stigmatisation, la mise en concurrence des individus. Ses votes au Parlement, ses propositions de fond, ses alliances européennes racontent une autre histoire que celle des meetings populaires.
En ouvrant ainsi ses portes, le Medef n’observe pas la neutralité : il contribue à la normalisation d’un projet politique qui fragilise les droits des salariés, des minorités, des plus précaires. Il envoie un message glaçant à toutes celles et ceux qui subissent déjà les crises sociales et écologiques : tout peut se négocier, sauf la rentabilité.
On parle de « responsabilité » économique. Mais quelle responsabilité y a-t-il à légitimer un mouvement qui affaiblit les contre-pouvoirs et réduit les libertés au nom d’un prétendu bon sens autoritaire ?
Dénoncer ces dîners, ce n’est pas fuir le débat. C’est rappeler qu’il existe des lignes qui ne devraient pas être franchies par des organisations prétendant représenter une partie de la société française. On ne peut pas s’alarmer de la montée de l’extrême droite le lundi, et dérouler le tapis rouge à ses dirigeants le vendredi dès lors qu’ils promettent de préserver les intérêts du grand patronat.
La démocratie ne se mesure pas qu’au nombre de sièges dans les assemblées. Elle se mesure aussi à notre capacité collective de tracer des limites face à ceux qui prospèrent sur la peur et la régression des droits.
