Blog-notes

François

BRIANÇON

Conseiller municipal de TOULOUSE, conseiller métropolitain

AZF, 25 ans après : avons-nous tiré toutes les leçons de la catastrophe ?

Le 21 septembre 2001, l’explosion de l’usine AZF a tué 31 personnes à Toulouse et blessé des milliers d’autres. Vingt-cinq ans plus tard, la question reste posée : ce qui a changé depuis suffit-il à dire que les leçons ont été tirées ?

Répondre oui serait confortable. Répondre non serait injuste. AZF a changé le droit, les pratiques de l’administration, la place du risque industriel dans le débat public. Mais la sécurité ne tient pas dans des textes, des arrêtés, des périmètres tracés sur une carte. Elle se joue dans l’organisation du travail, dans la vigilance quotidienne, dans ce que savent les riverains, dans la capacité d’un territoire à ne pas s’habituer au danger.

Pas un accident industriel de plus

AZF n’a pas été un accident industriel parmi d’autres. L’explosion a soufflé une partie de Toulouse. Des milliers de logements, d’équipements, d’établissements scolaires ont été endommagés. Les habitants en gardent la trace.

Elle a aussi montré la brutalité d’un risque longtemps resté derrière les clôtures des sites industriels. Quand une usine explose, ses salariés et son exploitant ne sont pas les seuls touchés. Une ville entière l’est : ses quartiers, ses services publics, ses familles, son économie, et sa confiance dans les institutions.

Le drame rappelle enfin que les grandes catastrophes ne viennent pas toujours d’une faute spectaculaire. Elles peuvent naître d’un enchaînement, de défaillances d’organisation, d’informations mal transmises, de procédures appliquées à moitié, d’une vigilance qui s’émousse.

Ce qu’AZF a changé

Après la catastrophe, la France a renforcé son cadre de prévention des risques technologiques. La loi du 30 juillet 2003, dite loi « Risques », a organisé la prévention autour de quelques principes : réduire le danger à la source, maîtriser l’urbanisation, préparer les secours, informer le public.

Cette réforme a conduit au déploiement des plans de prévention des risques technologiques, les PPRT. Ils encadrent l’urbanisation autour des établissements Seveso seuil haut, protègent les populations déjà installées et prévoient, selon les cas, des travaux de renforcement des logements, des mesures de délaissement ou d’expropriation.

Le contrôle des installations classées s’est renforcé lui aussi. En 2025, la France comptait 1 299 établissements soumis à la directive Seveso III, dont 702 sites classés seuil haut et 597 seuil bas ; l’inspection des installations classées a réalisé 25 920 visites cette même année.

Ces progrès existent. AZF a provoqué une prise de conscience nationale, et le risque industriel pèse aujourd’hui davantage dans l’urbanisme, dans les études de dangers, dans les politiques de secours, et au moins sur le papier dans le dialogue avec les riverains.

Le risque ne disparaît pas par décret

Une réglementation plus complète ne garantit pas la sécurité pour autant. On le sait : la prévention tient sur quatre piliers, la maîtrise du risque par l’exploitant, la maîtrise de l’urbanisation, la préparation des secours et l’information du public. Qu’un seul lâche, et toute la protection devient fragile.

La sécurité industrielle est une pratique, pas un acquis. Elle demande des investissements, des contrôles, de la formation régulière, une information qui circule vraiment, et une attention constante à ce qui est confié aux sous-traitants. C’est l’une des leçons les plus dures d’AZF.

D’autant que les risques bougent. Les procédés changent, les chaînes logistiques aussi, de nouveaux produits arrivent, la relocalisation industrielle avance. La prévention ne peut pas rester arrimée au souvenir d’un accident. Elle doit viser les risques de demain.

Des protections encore inachevées

La mise en œuvre reste le point sensible. La question n’est pas de savoir si la France a des outils. Elle est de vérifier qu’ils produisent leurs effets. Un plan de prévention ne vaut que s’il est connu des habitants, financé quand il impose des travaux, contrôlé dans la durée, et revu quand l’activité industrielle ou la ville changent.

L’information du public répond à la même exigence. Connaître les consignes, reconnaître un signal d’alerte, savoir quels risques existent près de chez soi et qui appeler en cas d’incident : tout cela fait partie de la prévention. Et cela ne s’organise pas après la catastrophe. Cela doit être permanent, accessible, compréhensible.

La mémoire est aussi une protection

Vingt-cinq ans après, Toulouse a changé. Des habitants qui ont vécu l’explosion ont quitté les quartiers concernés. D’autres sont arrivés sans avoir connu cette triste journée de septembre 2001. Le risque, c’est que la catastrophe devienne une date qu’on commémore et qu’on comprend de moins en moins.

La mémoire d’AZF ne peut pas rester seulement mémorielle. Elle sert à entretenir une culture du risque : celle qui pousse à poser les questions qui dérangent, à exiger la transparence, à venir aux concertations, à refuser que la sécurité passe après le reste.

Se souvenir, c’est aussi reconnaître la durée des conséquences humaines. Au-delà des victimes immédiates, les catastrophes industrielles laissent des séquelles physiques, psychologiques, professionnelles, sociales, qui durent bien après les procès et que le temps n’efface pas.

Prévenir, c’est donc écouter les victimes, faire entrer leur expérience dans les politiques publiques, et transmettre ce qu’elles ont vécu à ceux qui n’étaient pas là.

Ipsophène, le test du présent

C’est avec ces leçons en tête qu’il faut regarder le projet Ipsophène à Toulouse. Cette possible unité de production de principe actif du paracétamol, classée Seveso seuil bas, relève de la relocalisation industrielle et de la souveraineté sanitaire.

Sur le fond, je n’ai pas d’ambiguïté. Fabriquer en France le principe actif du paracétamol renforcerait notre industrie et notre souveraineté dans un domaine qui touche directement à la santé. Que cette usine s’installe à Toulouse ou dans ses environs, j’y suis favorable.

Ce que je conteste, c’est le lieu. Les riverains et les représentants d’associations ont dit leurs inquiétudes sur le site retenu : les locaux d’ArianeGroup, sur l’île du Ramier. Je les partage, et je m’oppose à une implantation à cet endroit.

J’ai entendu les arguments d’Ipsophène. Le site est déjà classé Seveso seuil haut et pourrait accueillir une activité Seveso seuil bas.

Lors de la consultation publique de 2025, j’ai défendu trois points qui me paraissent essentiels.

  • Le trafic. Alimenter le site en matières premières et évacuer la production créerait un flux important de poids lourds. Une partie de ce trafic passerait le long du nouveau jardin public de l’île du Ramier : danger et pollution pour celles et ceux qui viennent profiter de ce lieu de verdure. La voirie, elle, n’est pas dimensionnée pour un tel flux. Des négociations avec Toulouse Métropole ont été annoncées pour aménager le chemin de la Loge. Je n’en ai trouvé aucune trace dans les documents budgétaires de la Métropole.
  • L’artifice juridique. Créer une plateforme industrielle permettrait d’installer une nouvelle activité sur un site où le PPRT l’interdit. Or l’article L515-48 du code de l’environnement, modifié par la loi n°2023-175 du 10 mars 2023 (art. 81 (V)), laisse entendre que les activités des entreprises composant une plateforme industrielle doivent être similaires ou complémentaires. Entre ArianeGroup et Ipsophène, ce ne sera pas le cas.
  • Les responsabilités. Cet artifice laisse dans le flou le partage des responsabilités entre Ipsophène et ArianeGroup pour la gestion des risques, ArianeGroup étant considérée comme porteuse de la plateforme. En matière de sécurité industrielle, un flou de cette nature n’est jamais neutre.

Au-delà du réglementaire, il y a l’esprit du texte. Le PPRT applicable à ce site Seveso est clair : « Toute nouvelle exploitation de bâtiments existants qui ne serait pas strictement nécessaire au fonctionnement de l’usine et qui n’aurait pas un lien direct avec l’activité industrielle du site est interdite. »

Si cette disposition existe, c’est d’abord par respect pour les victimes et en mémoire de la catastrophe de 2001. Valider ce projet en l’état, c’est tourner le dos à un engagement moral pris devant les Toulousaines et les Toulousains, dont certaines blessures restent à vif.

Vingt-cinq ans après AZF, voilà peut-être la leçon qui compte le plus : le risque industriel ne se gère pas seulement après l’accident. Il se discute avant, il se réduit chaque jour, il se contrôle sans relâche, et il ne se banalise jamais.

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