Sur la réforme des retraites, Jean-Luc Moudenc voit simple, binaire même. Dans sa tribune « Le courage aujourd’hui ou le déclassement demain », il enferme le débat dans un dilemme : accepter « courageusement » de travailler plus longtemps, ou glisser vers le « déclassement » du pays. Voici pourquoi cette démonstration, séduisante sur la forme, tient beaucoup moins solidement que son emballage — et pourquoi le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite n’est pas la seule issue.
Un dilemme fabriqué pour éviter le débat
Encore une fois, on agite un épouvantail pour transformer une réforme discutable en évidence morale. C’est une manière très classique d’éviter le débat plutôt que de l’ouvrir.
La formule sonne bien. Mais la démonstration que nous propose le champion de la droite toulousaine tient beaucoup moins solidement que son emballage.
Le vieillissement ne dicte pas une seule réponse
Il part d’un constat réel, le vieillissement de la population et la tension sur le système par répartition, puis il en tire aussitôt une conclusion unique : relever l’âge légal serait la solution naturelle, presque automatique. Comme si l’économie, la productivité, le niveau des salaires, le partage de la richesse ou l’emploi des seniors n’étaient que des détails dans une histoire déjà écrite.
Encore une histoire de vessies prises pour des lanternes.
Que la population vieillisse, que la part des retraités augmente, que le financement des retraites soit un vrai sujet, personne ne le conteste. Mais réduire cette réalité, comme le fait Jean-Luc Moudenc, à une équation simpliste, plus de retraités donc forcément travailler plus longtemps, revient à oublier que notre économie n’a pas qu’une seule touche à presser.
L’emploi des seniors : vrai problème, mauvais coupable
Il enfonce ensuite une autre porte ouverte : la France a un taux d’emploi des seniors faible chez les 60-64 ans. C’est vrai, et c’est un vrai problème. Sauf qu’au lieu de se demander pourquoi tant de salariés sont mis sur la touche avant 60 ans, licenciés à 58, rarement formés, parfois écartés discrètement des recrutements, presque jamais accompagnés vers des postes aménagés, il désigne l’âge légal comme le coupable numéro un.
C’est pratique. Quand on manie la démographie comme un bâton magique, tout finit par ressembler à un problème de « durée de vie au travail », et plus jamais à un problème d’organisation du travail lui-même.
La retraite à 60 ans, ce « poison lent » bien commode
La retraite à 60 ans, pour lui, c’est un « poison lent » qui aurait fragilisé le système. L’image est forte. Elle passe pourtant sous silence des décennies de gains de productivité, l’évolution de la richesse nationale et les choix politiques faits sur le partage de ces gains.
Le poison lent, ce serait donc l’idée que des générations ont pu partir plus tôt. Et jamais celle qu’une bonne part de la richesse produite n’a pas profité, à proportion, aux salaires et à la protection sociale.
On pourrait raconter les choses autrement : si l’on avait tenu une vraie politique d’emploi des seniors, protégé les carrières longues et pénibles, sécurisé les parcours hachés, les temps partiels subis, les interruptions pour maladie ou chômage, la retraite à 60 ans ne serait peut-être pas ce bouc émissaire idéal qu’on brandit aujourd’hui pour justifier une réforme plus dure. Mais en bon élu de droite, Jean-Luc Moudenc préfère les formules qui claquent aux nuances, et il nous sert un diagnostic très incomplet.
Un courage qui s’exerce toujours par le bas
Il y a aussi un drôle de paradoxe dans la façon dont il convoque le « courage ». Le courage, dans son récit, c’est surtout demander à ceux qui travaillent déjà dans les pires conditions de tenir encore un peu. Les ouvriers qui ont commencé tôt, les aides-soignantes usées par des années de gestes répétés, les agents de nettoyage aux horaires décalés, les salariés aux articulations abîmées avant 60 ans, ce sont eux aussi qu’on invite à « regarder la réalité en face » et à consentir quelques années de plus.
Pendant ce temps, la tribune est beaucoup plus discrète sur une autre forme de courage, plus inconfortable celle-là : affronter vraiment les inégalités d’espérance de vie en bonne santé entre catégories sociales, discuter la hausse de certaines cotisations, regarder la contribution des hauts revenus et des dividendes, questionner des niches et des avantages fiscaux qui, eux, ne sont jamais qualifiés de « bombes à retardement ».
Le courage version Moudenc est donc très sélectif. Il s’exerce par le bas, sur les épaules de ceux qui ont le moins de marges. Beaucoup moins par le haut, là où se décident et se captent les bénéfices des transformations économiques.
Des comparaisons européennes bancales
Pour appuyer sa démonstration, il multiplie les comparaisons européennes, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, l’Allemagne, où l’on part souvent plus tard. Mais comparer le seul âge légal de départ à la retraite, en oubliant la qualité de l’emploi, les salaires, le taux d’emploi des seniors, la santé des travailleurs, la structure industrielle ou la place des métiers pénibles, c’est faire de la comparaison internationale un argument bancal.
On met sur la même ligne deux pays aux modèles radicalement différents, on constate qu’on part « plus tard » ici que là, et on en conclut que « l’Europe raisonnable » avance dans une direction que la France refuserait par « lâcheté organisée ». En laissant tomber toutes les autres variables, on obtient une comparaison qui ne tient pas.
La justice sociale reléguée en note de bas de page
Il faut attendre la fin de sa tribune pour voir arriver la justice sociale. Et là, le problème saute aux yeux : elle n’est jamais traitée comme le cœur du sujet, mais comme un supplément qu’il faudra « articuler » au grand mouvement d’allongement des carrières. Un ajustement d’acceptabilité. Une couche de vernis pour que le projet passe mieux, pas un critère capable de changer vraiment les paramètres de la réforme.
Or c’est là que tout se joue. Qui devra travailler plus longtemps ? Dans quelles conditions de pénibilité ? Avec quels dispositifs de reconversion, quels droits réels à la formation, quelles garanties pour les carrières interrompues, quelles compensations pour ceux qui ont déjà donné trente ou quarante ans dans des métiers durs ? Tant que ces questions restent au second plan, la « justice sociale » invoquée ressemble surtout à un refrain qu’on ajoute comme un décor.
Le coût démocratique d’un vocabulaire moralisateur
Tout ce vocabulaire très moral, « lâcheté organisée », « mensonge confortable », « bombe à retardement », donne à la tribune des airs de manifeste. Cette dramatisation a un coût démocratique. Elle laisse entendre que ceux qui ne partagent pas sa ligne, ou qui proposent d’autres combinaisons de leviers — cotisations, partage des richesses, politique de l’emploi, lutte contre les discriminations à l’embauche, prévention de la pénibilité — seraient au mieux naïfs, au pire complices d’une grande illusion.
Pourtant on peut avoir parfaitement conscience des contraintes démographiques et budgétaires, et refuser l’idée qu’un relèvement uniforme de l’âge légal soit la seule issue. On peut vouloir rééquilibrer autrement les efforts, y compris en demandant à ceux qui ont le plus profité des dernières décennies de contribuer davantage, sans pour autant se vautrer dans un « mensonge confortable ».
Ce que serait un vrai courage politique sur les retraites
Si l’on cherchait une autre définition du courage politique sur les retraites, elle ne consisterait pas à réclamer « un effort supplémentaire » aux salariés déjà épuisés, puis à ajouter, en note de bas de page, quelques mesures de justice sociale pour rendre l’ensemble présentable.
Le courage, ce serait plutôt de dire la vérité sur les inégalités de santé, sur les carrières longues et pénibles, sur les parcours fragmentés, sur le chômage des seniors, et d’accepter que l’effort ne puisse pas être le même pour tous. Ce serait faire entrer dans la discussion la qualité du travail, le partage de la richesse et la place réelle des plus fragiles, au lieu de réduire le débat à un choix entre héroïsme responsable et paresse coupable.
Bref, le courage ne serait pas de transformer cette tribune en catéchisme, mais d’ouvrir enfin un débat où l’on cesse de faire de quelques années de plus au travail la seule mesure de notre maturité collective.
Tout ce que ne fait pas Jean-Luc Moudenc, qui préfère cette fois encore la facilité dont il est coutumier.
Reste une chose rassurante, au fond : Jean-Luc Moudenc est toujours bien à droite. Mais qui en doutait ?
Et vous, quelle est votre définition du courage sur les retraites ? Partagez cet article et dites-moi en commentaire quels leviers vous semblent prioritaires : emploi des seniors, pénibilité, partage des richesses ? Le débat mérite mieux qu’un dilemme à deux issues.
